
Le dégagement au plomb
Quand le feu, l’eau et le métal donnent une forme à l’invisible
Pourquoi faire fondre du plomb pour le verser dans l’eau froide ?
La question paraît toute simple. La réponse, elle, l’est beaucoup moins.
Parce que lorsqu’on commence à remonter les sources, on découvre un même geste dans des contextes très différents. Ici, on cherche à lire l’avenir. Ailleurs, à reconnaître un ensorcellement ou à lever le mauvais œil. Dans certaines régions des Balkans, on « fait couler la frayeur ». Dans des traditions populaires juives d’Europe orientale, le plomb apparaît également autour de la peur et de certaines pratiques de protection.
Même geste en apparence.
Mais certainement pas toujours la même opération.
Et c’est justement ce qui m’intéresse.
Car avant de chercher une signification dans une pointe, une cavité ou une silhouette apparue dans le métal, encore faut-il comprendre ce que le plomb est censé faire là.
Recevoir ? Révéler ? Matérialiser ? Permettre une lecture ? Emporter quelque chose avec lui ?
Autant vous prévenir : plus on creuse, moins il est possible de résumer le dégagement au plomb à « on verse, on regarde la forme et on interprète ».
Et tant mieux.
Tout commence par une transformation assez spectaculaire
Le plomb possède une caractéristique qui donne immédiatement beaucoup de force au geste.
Il est dense, lourd, opaque. Puis le feu le transforme.
Le solide devient liquide. Le métal est versé dans l’eau froide, crépite, se contracte et se fige presque immédiatement. En quelques secondes apparaît une masse nouvelle, irrégulière, parfois hérissée de pointes, de cavités, de bulles ou de filaments.
Quelque chose qui n’existait pas auparavant est maintenant là, sous les yeux.
C’est évidemment un phénomène physique. Mais dans le cadre rituel, cette transformation peut recevoir une tout autre fonction : donner une forme à ce qui, précisément, n’en avait pas.
Une peur. Un mauvais œil. Une influence. Un maléfice.
Et c’est ici que les choses deviennent intéressantes, parce que cette utilisation du plomb autour des influences est beaucoup plus ancienne.
À quand remonte réellement cette pratique ?
C’est probablement la plus belle surprise de ce dossier.
On pourrait être tenté de partir de la molybdomancie - du grec mólybdos, le plomb, et manteía, la divination - puis de faire remonter tranquillement la pratique à l’Antiquité.
Ce serait aller beaucoup trop vite.
L’étymologie ancienne d’un mot ne démontre pas l’ancienneté de toutes les pratiques que l’on range aujourd’hui sous ce nom.
En revanche, à la fin du XVe siècle, nous tenons quelque chose de beaucoup plus précis.
Le Malleus Maleficarum, imprimé pour la première fois en 1486-1487, rapporte le cas d’un homme souffrant violemment du pied. Un paysan réputé capable de lever les sorts intervient auprès de lui.
Et son procédé mérite qu’on s’y arrête.
Il fait fondre du plomb, le tient dans une louche de fer au-dessus du pied atteint, puis le verse dans un récipient rempli d’eau.
Dans le métal solidifié apparaissent des formes interprétées comme des épines, des cheveux et des os. Pour le praticien, elles révèlent que le mal n’est pas naturel mais relève de la sorcellerie.
Et là arrive un détail particulièrement intéressant.
Pour expliquer l’emploi du plomb, le texte invoque les correspondances entre les sept métaux et les sept planètes : le plomb relève de Saturne et serait, dans cette conception, capable de révéler la sorcellerie lorsqu’il est versé au-dessus d’une personne ensorcelée.
Nous sommes en 1486-1487.
Plomb. Eau. Personne considérée comme sous influence. Apparition de formes. Lecture. Saturne.
Tout est déjà là, ou presque.
Car le récit ne s’arrête pas à la détection. Le paysan revient ensuite auprès du malade pendant plusieurs jours, touche son pied en prononçant certaines paroles et le texte rapporte finalement que le charme est levé.
Évidemment, le Malleus ne présente pas la méthode comme un aimable manuel de dégagement. Ses auteurs s’interrogent au contraire sur la nature de telles pratiques et sur l’intervention démoniaque qu’ils leur attribuent.
Mais historiquement, c’est précisément ce qui rend le témoignage intéressant : le texte n’essaie pas de vendre la méthode. Il atteste qu’elle circulait déjà suffisamment pour être décrite et discutée.
Et ce n’est pas un cas complètement isolé.
En 1584, Reginald Scot rapporte à son tour, dans The Discoverie of Witchcraft, une pratique consistant à tenir du plomb fondu au-dessus d’un malade puis à le verser dans l’eau afin de déterminer, par la forme obtenue, si celui-ci est ensorcelé.
Un manuscrit magique anglais plus tardif, aujourd’hui conservé à la Newberry Library, reprend encore une instruction intitulée très directement : To know yf one be bewitched or not - « savoir si quelqu’un est ensorcelé ou non ».
Même principe : plomb fondu, personne, eau, forme, interprétation.
À ce stade, une chose devient donc assez claire : en Europe occidentale, l’utilisation du plomb fondu autour de l’ensorcellement est documentée depuis au moins la fin du XVe siècle.
Et cela change considérablement la profondeur historique du sujet.
Le même plomb pouvait pourtant servir à tout autre chose
C’est là qu’il faut résister à une autre tentation : considérer toute coulée de plomb comme un dégagement.
Au XVIe siècle, les archives inquisitoriales de Bologne documentent par exemple des opérations magiques utilisant elles aussi du plomb fondu.
Dans l’une d’elles, une certaine Pellegrina raconte avoir appris à fabriquer avec le métal une forme appelée « marteau ». Le plomb est ensuite travaillé avec un couteau à manche noir et associé à d’autres éléments rituels.
Mais ici, nous sommes notamment dans le domaine de la magie amoureuse : attirer, lier, provoquer la discorde.
Ce n’est pas du dégagement.
Et justement, c’est passionnant.
Parce que cela montre que le plomb pouvait être révélateur dans une opération, support magique dans une autre, matière de séparation ailleurs encore.
Le métal ne définit donc pas à lui seul le rite.
Tout dépend de ce qu’on lui demande de faire.
Du mauvais œil à la « frayeur »
Quelques siècles plus tard, les sources ethnographiques permettent de voir le geste dans d’autres traditions.
En Turquie, le kurşun dökme est notamment associé au nazar, le mauvais œil.
Une description patrimoniale publiée par le ministère turc de la Culture et du Tourisme pour la région de Karabük décrit une personne recouverte d’un tissu, tandis qu’un récipient en cuivre contenant de l’eau est maintenu au-dessus d’elle. Le plomb fondu y est versé et des prières sont récitées intérieurement.
Puis arrive un geste beaucoup moins banal.
La surface de l’eau est symboliquement coupée avec un couteau. Une partie de cette eau est ensuite aspergée sur la personne, et la forme obtenue est examinée afin d’interpréter l’origine supposée du mauvais œil.
Et là, on comprend quelque chose d’essentiel.
Le plomb ne « travaille » pas tout seul.
Il y a le feu, l’eau, le récipient, la prière, le tissu, la coupure, l’aspersion, l’observation.
La coulée n’est qu’un moment d’une opération beaucoup plus large.
Selon les régions, les variantes se multiplient. Une étude d’İrfan Polat publiée en 2020 mentionne même la présence de pain, d’oignon ou d’ail dans l’eau.
Cela ne signifie évidemment pas que nous venons de retrouver les trois ingrédients secrets de « l’authentique dégagement ancestral ».
C’est plutôt l’inverse.
Cela montre à quel point les pratiques vivent, circulent et se transforment.
Et puis il y a cette étrange expression : « faire couler la frayeur »
Dans certaines régions des Balkans, notamment en Bosnie-Herzégovine, on rencontre les expressions salivanje strave ou salijevanje strave.
La traduction française n’est pas parfaite, mais l’idée est là : faire couler, fondre, éloigner la strava, la frayeur.
Et certaines descriptions anciennes sont remarquablement précises.
En 1884, une étude consacrée à la médecine populaire des Székely décrit une coulée dans laquelle un récipient d’eau est placé sur le corps de la personne avant d’y verser le plomb fondu.
Une prière accompagne l’opération.
Lorsque le trouble est considéré comme important, la coulée peut être répétée neuf fois ; dans d’autres cas, cinq fois. Le récipient est déplacé sur différentes parties du corps et les formes obtenues servent également à rechercher l’origine de la frayeur.
Mais le détail que je trouve le plus intéressant arrive à la fin.
Lors de la dernière opération, un geste vient marquer la séparation et la formule prononcée signifie, en substance, que ce qui vient d’être retiré n’appartient plus à la personne.
Là, nous sommes très loin d’un simple « je verse du plomb et je regarde à quoi il ressemble ».
Il y a une progression.
Une répétition.
Puis une clôture.
Et cette structure ressemble déjà beaucoup plus à ce que nous appellerions aujourd’hui un dégagement.
Donner une forme à l’invisible
C’est peut-être finalement ce qui relie le mieux des pratiques pourtant très différentes.
Une frayeur n’a pas de forme.
Une influence non plus.
On ne peut pas la poser sur une table ni regarder ses contours.
La coulée fait exactement l’inverse.
Le métal liquide frappe l’eau. Le changement est brutal, sonore, visible. Puis quelque chose apparaît : une matière figée, extérieure à la personne.
Dans certaines traditions, cette forme sert à révéler : déterminer si l’on considère qu’il existe un ensorcellement, rechercher l’origine d’un mauvais œil ou d’une frayeur.
Dans d’autres, la matière semble davantage recevoir ou matérialiser ce qui est associé à la personne.
Et parfois, le plomb devient lui-même support d’une action.
Ce sont des fonctions différentes.
Recevoir.
Révéler.
Matérialiser.
Agir.
Écarter.
Les confondre conduit très vite à fabriquer une théorie universelle du plomb qui n’a probablement jamais existé.
Les distinguer permet au contraire de commencer à comprendre ce que l’on regarde.
Et Saturne dans tout cela ?
La correspondance entre le plomb et Saturne appartient profondément à la tradition ésotérique occidentale.
Et notre source de 1486-1487 est particulièrement intéressante parce qu’elle ne se contente pas de juxtaposer les deux : elle invoque précisément Saturne pour expliquer pourquoi le plomb permettrait de révéler la sorcellerie.
Quelques décennies plus tard, Henri-Corneille Agrippa inscrit lui aussi le plomb parmi les métaux relevant de Saturne dans De occulta philosophia, publié dans sa forme complète en 1533.
La densité, la pesanteur, la fixation, la limite, le temps : symboliquement, l’association est particulièrement évocatrice.
Les formes : le terrain où tout peut très vite déraper
Pointes. Bulles. Cavités. Filaments. Fragmentations. Silhouettes.
Les coulées produisent parfois des formes étonnantes.
Et notre cerveau est extraordinairement doué pour y reconnaître quelque chose : un visage, un animal, une personne, un objet.
C’est ce que l’on appelle la paréidolie, notre tendance naturelle à identifier des formes familières dans des structures ambiguës.
Cela n’interdit absolument pas une lecture symbolique.
Mais cela impose une distinction essentielle :
observer n’est pas encore interpréter. Et interpréter n’est pas prouver.
Aucun lexique universel et historiquement continu des formes du plomb ne ressort des sources que j’ai étudiées.
Une cavité n’est donc pas universellement « ceci ». Une pointe n’est pas automatiquement « cela ». Et une silhouette ressemblant à quelqu’un ne suffit certainement pas à désigner cette personne comme responsable d’une influence.
D’autant qu’un autre élément est rarement rappelé : la forme dépend aussi de la coulée elle-même.
Température et quantité de métal, hauteur et vitesse de coulée, température de l’eau, récipient, mouvement de l’eau, composition du métal…
Tous ces paramètres modifient la forme obtenue.
Ce qui ne rend pas sa lecture inintéressante.
Cela la rend simplement beaucoup plus exigeante qu’un petit dictionnaire « pointe = attaque, trou = entité ».
Et, entre nous, c’est plutôt une bonne nouvelle.
Pourquoi répéter les coulées ?
Parce que les sources montrent qu’une seule coulée ne constitue pas toujours toute l’opération.
Mais elles montrent également qu’il n’existe pas de chiffre universel.
On rencontre des répétitions par trois dans certaines transmissions, cinq ou neuf dans l’exemple székely, sept dans d’autres descriptions.
Cela devrait déjà nous rendre prudents devant toute affirmation du type : « traditionnellement, il faut exactement trois coulées ».
En revanche, la répétition introduit quelque chose de beaucoup plus intéressant que le chiffre lui-même : une évolution.
Il existe un premier état, puis un deuxième, éventuellement un troisième.
Les formes changent.
Et dans certaines pratiques, la succession mène jusqu’à un critère de fin.
Le dégagement n’est donc plus seulement pensé comme un événement.
Il devient un processus.
Que devient le plomb après l’opération ?
Voilà une question que je trouve presque plus intéressante que la forme elle-même.
Car si le métal a été considéré comme ayant reçu, représenté ou fixé quelque chose, il ne peut plus tout à fait être traité, dans la logique du rite, comme le morceau de plomb neutre qu’il était auparavant.
Son devenir prend du sens.
Certaines traditions prévoient son éloignement, son abandon ou son enfouissement. Dans une pratique arménienne documentée dans l’ancien Empire ottoman, le plomb solidifié pouvait même être jeté dans la rue afin d’être piétiné par les passants.
Autrement dit, l’opération ne s’achève pas forcément lorsque le métal sort de l’eau.
Elle peut s’achever lorsque le support quitte définitivement le dispositif.
Évidemment, notre époque impose ici une limite très concrète.
Le plomb est toxique.
Il ne doit être ni enfoui, ni jeté dans l’eau, ni abandonné dans la nature.
Finalement, le plomb est-il vraiment le cœur du rite ?
Après avoir remonté plusieurs siècles et parcouru des traditions très différentes, je ne suis plus certaine que ce soit la meilleure question.
Parce qu’en regardant uniquement le métal, on passe à côté de presque tout le reste.
Il y a une personne ou une situation désignée. Une influence recherchée ou quelque chose dont on souhaite se séparer. Parfois une prière ou une formule. Le feu transforme la matière. L’eau reçoit la coulée. Il y a le choc, le son, l’apparition d’une forme, son observation et parfois sa lecture.
Il peut ensuite y avoir répétition.
Puis éloignement.
Et enfin clôture.
Le dégagement au plomb apparaît alors moins comme le pouvoir isolé d’un métal que comme une véritable séquence de transformation et de séparation.
Désigner. Mettre en relation. Transformer. Révéler ou matérialiser. Séparer. Écarter. Clore.
Et c’est peut-être là que réside la partie la plus passionnante de cette recherche.
Car lorsqu’on cesse de demander uniquement :
« Que signifie cette forme ? »
une autre question apparaît.
Quelle fonction précise la matière remplit-elle dans l’opération ?
Le plomb rend cette séquence particulièrement spectaculaire.
Mais est-il indispensable pour autant ?
L’existence d’anciennes pratiques utilisant d’autres matières - notamment la cire - ouvre justement une nouvelle piste.
Même chaleur.
Même changement d’état.
Même rencontre avec l’eau.
Même apparition d’une forme.
Mais une autre matière.
Et lorsqu’on commence à regarder les anciennes pratiques de coulée de cire…
on ouvre encore un autre dossier.
Anne
L'Atelier des Ondes Subtiles
Sources et ouvrages de référence : Malleus Maleficarum (1486-1487) ; Henri-Corneille Agrippa, De occulta philosophia (1533) ; Reginald Scot, The Discoverie of Witchcraft (1584) ; É.-J. Grillot de Givry, Le Musée des sorciers, mages et alchimistes (1929) ; Jennifer Marty & Fred MacParthy, Se libérer des mauvaises influences occultes, Sesheta Publications ; İrfan Polat, travaux sur le Kurşun Dökme ; Xavier Bougarel, travaux sur la magie en Bosnie-Herzégovine

